Amérique du Nord,  Canada

Vivre aux portes de l’Arctique en hiver

Le commencement de cette histoire est cocasse. Alors que j’envoyais plein de messages comme à mon habitude pour des workaways, voilà que je trouve par hasard un compte qui semble un peu abandonné. Une opportunité presque trop belle pour être vraie : s’occuper d’un lodge isolé en pleine nature imprenable dans la région des Territoires du Nord-Ouest, bien évidemment nourris et logés. Le tout, seuls pendant deux semaines. Oh ! Et c’est rémunéré. Euh… On signe où ? Je sais, j’avais déjà dit que je voulais faire une pause de travail “officiel” dirons-nous.

Un Inuksuk et moi face au coucher du soleil (et Dante évidemment)

Mais, à ma grande surprise, nous sommes finalement recontactés. Dans la foulée, nous faisons un “entretien d’embauche” avec deux charmantes femmes, au cours duquel il fallait répondre à des questions du style « vous vivez comment l’isolement ? », « avez-vous l’habitude de conditions de vie extrêmes ? ». Plutôt pour vérifier si on va survivre donc, ce qui veut un peu dire qu’on est pris, non ?  

En fait, la cocasserie ne s’arrête pas là, l’un de mes anciens collègues des Alpes françaises et maintenant ami a travaillé dans ce lieu incongru. Que le monde est petit. Cela joue sûrement en notre faveur, car l’une des femmes de l’entretien évoque notre filiation via Facebook.

Je lui demande des informations. Quelles informations ! « L’une de ses meilleures expériences de vie », rien que ça. Très tentant…

Préscriptum : Lucie a une tête d’hibou à sa demande (enfin pas le hibou, comprenons-nous…).

Direction le bout du monde, au nord

Tout se déroule très vite pour aller travailler là-haut dans le nord, là où le soleil ne nous boude plus seulement, comme en Colombie-Britannique, mais ne rend même pas visite à ce lodge isolé.

Isolé ? Pour y accéder, c’est un peu comme arriver au mur. Seuls les airs nous livrent ses secrets, à moins d’être un voyageur aguerri à bord de motoneige. Et encore, nos désormais amis septuagénaires rodés à l’activité ne renouvelleront pas l’expérience, comme ils nous le raconteront autour d’une soupe chaude. Après avoir passé tant d’heures dans le froid et la nuit CONGELATIONNELLE… Peu de choses en fait arrivent à Bon Port. Je digresse et n’exprime ici qu’une blague commune au lodge. Les courses ou matériaux attendus sont souvent en retard, dirons-nous.

Avant toute chose, j’aimerais tout de même parler de la population disons « native » ou locale. Nous sommes sur les terres des Dénés. Pour les anglophones, ce peuple a un site web.

Plus précisément, nous sommes sur le territoire de chef Drygeese. Les Dénés sont plusieurs groupes parlant Athabaskan et vivant le long de la rivière MacKenzie notamment. Ils ont été longtemps persécutés et esclavagés par les Cree, ce qui leur coûte le nom d’ « Esclaves » ou « Slaveys » par les colonisateurs. Un des groupes s’appelle les Couteaux-jaunes, donnant ainsi le nom de la ville principale de la province, à savoir Yellowknife.

De plus, j’ai évoqué plus haut un « Inuksuk » ? Aussi appelé Inukshuk (ᐃᓄᒃᓱᒃ en Inuit), c’est tout bonnement un cairn. Un moyen de marquer un chemin ou un lieu notoire. Pour en découvrir tous ses secrets, je vous invite à visiter l’Encyclopédie Canadienne.

Ainsi donc, après avoir embarqué à bord d’un hélicopète (décidément :(), Dante et moi nous nous rendons au cœur d’un froid subarctique.

Le travail ici est tout sauf habituel. Mais surtout les humains (ENFIN !) et…vous me connaissez… La Taiga, un biome riche quoique certains en pensent ! (Article très intéressant qui explique en détail cet endroit incroyable du Blog Projet Ecolo que je viens de découvrir. D’ailleurs, pour les anglophones ou ceux qui utilisent un traducteur automatique, ce site dont je ne connais pas l’authenticité est très complet quant à la protection de cette forêt unique et essentielle pour tous).

Si j’ai passé une saison formidable auprès de gens tous plus géniaux les uns que les autres, je donne une mention très spéciale à Lucie, grossissant les rangs de piliers qu’Ōji a rejoint dans mon expérience laborieuse précédente.

La nature ici pullule et m’émerveille à chaque détour, sous toutes ces variations, de l’hiver à l’été, en passant donc par ma saison favorite. Je ne pense pas avoir vécu dans un endroit plus sublimement sauvage que celui-ci qui m’a enseigné beaucoup.

Ce récit se divise facilement en trois parties majeures. Pour divulguer un peu déjà son contenu, la seconde est la plus belle. La seconde est un paroxysme. La seconde est à jamais gelée chaudement en moi.

Des gardiens

Notre mission donc, est surtout de nous occuper du lieu principal, un grand, rustique et très beau lodge. En fait, il s’y trouve une sorte de camp où plusieurs autres bâtiments sont construits mais nous nous y rendons rarement car tout est préparé avant notre arrivée pour ne pas avoir à se soucier de ces cabanes.

Ainsi donc nous rencontrons Maureen et Bruce, qui viennent de passer l’hiver en ces lieux, ils sont nos deux mentors pour cinq jours (car le vol du quatrième a dû être annulé en raison du mauvais temps – à leur grand désarroi). Cela fait des années qu’ils vont et viennent et sont attachés à l’endroit. Mais ils nous en dévoilent par la même occasion les quelques désillusions possibles.

L’ambiance est déjà donnée quand à notre arrivée, Bruce nous peint la réalité d’un lieu reculé. Nous sommes bientôt à court de diesel, pourtant essentiel pour garder le générateur en vie. Le fret organisé par les expéditeurs de Yellowknife se fait par de petites « loutres jumelles » (twin otter est le nom de l’avion qui nous livre, traduit par « loutre jumelle ») assez régulièrement avec de la marchandise (ça c’est sur le papier, la réalité est autre…). Sauf qu’ils n’ont jamais inclus de diesel depuis trop longtemps (décision des supérieurs, absents des lieux soit dit en passant).

Mais Bruce a l’âme géniale d’un pirate. Il existe une mine à seize kilomètres de là, or il sait que des barils sont conservés. De fait, il exige de nos supérieurs qu’ils demandent l’autorisation d’aller leur en « emprunter », avec l’espoir de l’obtenir avant le lendemain.

Au petit-déjeuner, toujours rien, mais nous nous préparons quand même. Sachant que se préparer veut dire quasiment dix minutes d’enfilage de couches. Il en va de notre survie.

A dix heures, enfin, sonne le téléphone de Bruce ! C’est un feu vert. Nous enfourchons donc deux motoneiges équipés de « toboggans », sortes de remorques adaptées et c’est parti ! L’aventure commence de plein fouet.

Nous traversons des forêts emmitouflées dans un épais manteau blanc, comme nacré de paillettes sous ce soleil. Le trajet est ensorcelant.

En route vers la piraterie !

Au passage, nous allons aussi rendre service à la mine. Ils veulent connaître l’étendue des dégâts qu’un ours aurait fait dans une cuisine. Ils ne seront pas déçus… Tout a été mis sens dessus dessous. Même les frigos sont éventrés. Il s’avère en fait que c’est l’œuvre d’un carcajou.

Voilà, une montagne d’informations sur tous les systèmes et quelques feux de cheminées passés à papoter plus tard, déjà Maureen et Bruce repartent pour la ville.

C’est comme Shining, mais version conte de fée

Le son des hélices s’éteint doucement au loin quand… Silence. Le pur silence, le vrai. Celui où l’on entend nos propres fluides corporels circuler. Où les oreilles sifflent.

Il n’y a aucune route ou ville dans un rayon de cent kilomètres alentours. Ainsi, nous voilà, seuls, à devoir faire en sorte que ce lodge survive, et nous avec.

L’expérience est jubilatoire. S’il existe un idéal de vie, aussi ermite soit-elle, c’est celui-ci à mes yeux. Juste de la nature, la vraie, l’intouchée qui nous entoure. En plus, le fait que tout soit gelé fait que chaque recoin, ou presque, est figé et accessible par motoneige.

Beaucoup de mes proches me demandent « mais le contact social ne te manque pas ? ». C’est mal me connaître, me dis-je. Pour le moment au moins.

Le deuxième soir de notre solitude, que ne voyons-nous pas de la fenêtre de notre chambre appelée « Sunset », soit coucher de soleil ? De longues vagues vertes dansent dans le ciel sombre ! Bouquet final, un autre spectacle auquel je n’avais pas assisté depuis l’Australie : un lever de lune. Bonsoir, bonheurs nocturnes où même le froid semble s’estomper.

Nos tâches consistent principalement à faire en sorte que l’endroit obtienne les certificats requis pour pouvoir opérer. En effet, l’hôtel vient de se faire racheter par une nouvelle entreprise. Ou encore, aller se « promener » pour battre les sentiers de randonnée. Ah ! Quel supplice, de devoir aller faire des raquettes à travers des forêts enchantées pour tasser la neige. De plus, plus de la moitié des sentiers sont faisables en motoneige, donc que ce soit à pied ou motorisée, la tâche est stimulante.

Les deux femmes dont j’ai parlées sont nos référentes et ce sur toute la durée du contrat. Ce sont elles qui nous donnent les projets via une application de conversation en ligne quelconque (ennemi de mon sang !!!), elles qui nous soutiennent dans les moments difficiles, elles qui sont loin de la réalité quotidienne parfois, elles avec qui nous avons une réunion hebdomadaire et j’en passe.

Nous découvrons aussi la vie « auto-suffisante ». Pour obtenir notre eau, nous devons percer le lac à l’aide d’une « tarière » (je découvre ce mot en français à l’écriture de l’article) pour ensuite remplir deux citernes prévues à cet effet. Il faut aller vite, très vite, avant que la pompe ou les tuyaux ne gèlent. Croyez-moi, à -30°c, tout glace très vite, même les fluides corporels.

Une autre longue tâche est de préparer la piste d’atterrissage. Il nous faut être assis au moins deux longues heures à environ – 35°c / – 40°c à faire des va-et-vient sur encore nos motoneiges attelées de dispositifs spéciaux. Ce n’est pas horrible, mais un chocolat chaud en fin de journée est très bienvenu.

Mais déjà nos deux semaines touchent à leur fin et on nous annonce le retour de Bruce et Maureen pour ensuite recevoir l’arrivée du reste de l’équipe d’hiver.

La compagnie arrive

Qu’est-ce qui rend l’expérience d’autant plus exaltante ? C’est bien l’arrivée de ce beau petit monde. Je redoutais l’arrivée de Lucie, même si on nous a dit qu’« elle vient avec ses deux chiens ». Mon cerveau étrange imagine une femme d’une quarantaine d’années un peu aigrie de tout accompagnée de ses deux Shi Tzu.

Je l’ai dit, Bruce et Maureen veulent revenir en motoneige au départ de Yellowknife, à une centaine de kilomètres de là. Ça doit être si excitant !

Tout ne se déroule pas exactement comme prévu… Disons qu’au lieu d’arriver vers midi, ils arrivent à deux heures du matin, un peu traumatisés. Beaucoup de « overflows », terme qui désigne les plans d’eau pas suffisamment gelés et donc encore liquides, évidemment cachés par la neige. Pas idéal quand on tombe dedans avec la moto, surtout les pieds. Qui congèlent. Le risque de perdre un ou des membres est une menace réelle ici. On ne prend pas une gelure à la légère. J’en ai vu un exemple.

Lucie, elle, atterrit avec un jour de retard après une tentative d’atterrissage raté ; ainsi que Flor et Yak, ses deux LOULOUPS d’AMOUR. Et rapidement, c’est le coup de foudre de mon côté. Elle devient vite comme ma sœur jumelle cachée Québecoise, qu’il était temps de me faire connaître. Elle est forte d’esprit, courageuse, vraie et badass incarnée.

Plus tard encore, un couple d’Allemands arrive, Elisabeth et Peter. Que la volupté commence ! Eli est comme un tourbillon de fleurs et de joie qui ne manquera jamais de nous ravir d’une danse au détour du lave-vaisselle. Ce qui lui fera gagner le titre franchement mérité de « verrückte Hüften ». Je m’adresse aux germanophones pour une fois. Forte aussi, raisonnée et tendre font partie de ses qualités. Peter, que puis-je dire. Comme un gardien céleste, il est sage, authentique et doué de savoirs en de nombreux domaines. Je lui fais une confiance aveugle et sa parole est quasiment l’égale de celle du messie. Tous deux très comiques, l’un plutôt malgré lui. 

Les seigneurs veulent une brique de glace, une brique on fabrique. De gauche à droite : Lucie, Peter, Eli, moi-même et Bruce

Un travail vraiment pas comme les autres

Cette équipe fonctionne comme une horloge, chaque membre semble se compléter. Presque aucun mot n’est nécessaire pour voir les choses se mettre en place. Je n’ai pas peur de le dire, nous sommes une chorégraphie dans un brouillard épais. M’enfin peut-être plutôt l’entraînement. Tous les soirs nous nous retrouvons pour discuter. Sans nous vanter, nous relevons les défis avec brio, même s’ils sont souvent accompagnés d’embûches.

Avant le jour-J où tous les gros saumons de l’entreprise vont débarquer, ainsi qu’un grand groupe de potentiels tour opérateurs revendeurs, Bruce nous mène au lac le plus profond de l’Amérique du Nord (ouais et là je me repose la question, c’est quoi le succès d’avoir « le x le plus y du monde !!! » ?) : Grand lac des Esclaves (la présentation du peuple autochtone était d’autant plus pertinente pour comprendre pourquoi « lac des Esclaves »). Ce voyage est incroyable ; étant en seconde position sur ma moto, j’ai moi aussi la joie de « break the trail », tasser le passage un petit peu. Le lac est immense, il ressemble à une mer. Pour le moment, disons plutôt une énorme piste de patinage, dont des murs de glace ont été formés par le vent.

Arrivée en fanfare au Grand Lac des Esclaves

Nous voyons nos premiers faisans des neiges, les lagopèdes (ou ptarmigans en anglais, nom qui m’est plus familier) en groupe. Bruce connaissant mon amour pour nos amis les dinos m’embarque sur sa motoneige et en avant ! Nous filons dans la neige en mode expert pour fendre un passage – je devrais ajouter que Bruce a grandit dans ces contrées. L’adrénaline atteint son sommet quand nous revenons sur le chemin en chutant, doublé de rires.

Lagopus lagopus – Lagopède des Saules

Quid des gros saumons ? Une cheffe et son assistant barman spéciaux sont conviés pour l’occasion. On prend les choses bien en main, un peu désorienté d’autant de monde, mais tout le monde semble plutôt ravi.

Attente des premiers clients
De la chair de narval s’il vous plaît…

Il nous faut aussi aller chercher du bois de chauffage dans une forêt brûlée à 15 km de là, cuisiner, continuer les opérations logistiques.

Avant que Bruce et Maureen nous quittent à nouveau, Maureen nous enseigne la très précieuse recette de pain FACILE ET RAPIDE mais délicieuse. Si ça en intéresse certains, je pourrais peut-être la partager avec son accord.

Aussi longtemps que nous sommes présents au lodge, les clients ont le plaisir de s’en délecter, et surtout nous. C’est un stimulant pour le moral bien important.

On met les pattes à…la pâte. De gauche à droite : Dante, Eli, Lucie, Maureen et moi
Quatre beaux pains encore chauds…miam !

Que le sérieux commence

Mais pour le vif du sujet, ce pour quoi le lodge existe en premier lieu, on nous envoie un autre membre, qui sera notre superviseur direct. Voici Theo II, T2. Il accueillera les clients et supervisera les activités et le bon déroulement des événements.

J’adore sa façon de faire. Nous paraissons tous égaux, il est très à l’écoute de notre savoir-faire acquis et semble nous faire confiance. D’ailleurs, moi aussi je lui fais pleinement confiance. L’un des moments qui me fera toujours rire : une fois je l’accompagne au lac. Il mène donc je dois juste m’assurer que les clients ne sont pas à la traîne à l’arrière. Là, en fin de journée, on vérifie une chose rapidement sur notre carte. Nos clients continuent quand soudain on voit un grand pin secoué et on entend un bruit de fracas… L’ado s’est mangé le tronc en pleine moto ! 

Plusieurs fois nous sommes presque obligés de l’enchaîner pour qu’il dorme ne serait-ce que quatre heures. Il est sur tous les fronts et sera toujours présent en soutien, que ce soit le matin à 6h, ou pour l’horaire du soir – le détecteur d’aurore, oui c’est un vrai poste.

Avec lui nous sommes même capables de faire cette fameuse piste de patinage qu’on avait complètement mis de côté…

On nous libère aussi du calvaire cuisine (pour certains) puisque nous sommes aussi gratifiés d’un chef ! Chef Jeff, pour nous servir (enfin surtout les clients, ne nous leurrons pas). Ça y est, l’équipe est au complet. Jeff est plus timide mais il est également un bol d’air frais avec qui la conversation peut être légère ou sérieuse, avec des commentaires toujours inattendus et très comiques. Ce que je peux dire c’est qu’il aime les soupes. En parlant de bol d’air, ce n’est pas une ironie pour évoquer ses pieds toujours enchaussettés. Oui, oui même au cœur de l’hiver, même pour aller dans les congélateurs à l’extérieur. Même aussi pour servir certains clients quand nous sommes tous occupés à droite à gauche pendant l’horaire du service à s’occuper d’autres problèmes qui émergent. En fait, honnêtement, j’adore cette désinvolture.

Nous, les filles du groupe, développons une passion yoga (pourquoi c’est très souvent les femmes ?) et essayons de nous retrouver le soir pour en faire le plus souvent possible. Une fois, nous arrivons à convaincre T2 d’en faire avec nous. Une idée brillante, car pendant le temps de méditation (Savasana), après seulement trente secondes nous entendons déjà un ronflement. Yak et Flor’ aiment aussi ces moments, je pense qu’ils croient que nous nous amusons au sol d’une façon très étrange. Ils adorent essayer de se caler à l’endroit le plus gênant, ce qui donne du défi en plus mais ils sont si attachants.  

En parlant de ces deux amours, une fois alors que nous sommes partis en mission pirate à nouveau, qui c’est-y qu’on voit pas arriver au retour à seulement quelques seize kilomètres plus loin ? Ouaip, Flor’ et Yak’.

Sachant que Yak a des petits problèmes de hanche, j’ai le plaisir de l’avoir au retour avec moi, le tout sous ses air chantonnants.

Peter en est visiblement bien diverti.

Vous le comprenez, nous nous amusons beaucoup. Du chaos émanant d’une passation de pouvoir d’une entreprise à une autre, nous créons une sorte d’ordre. Nous offrons des activités un peu « à l’arrache » comme emmener des clients faire des promenades en motoneige sur des parcours que nous connaissons à peine comme je l’ai évoqué. Certains viennent pour pêcher dans la glace avec un matériel aussi vieux qu’un chêne tri-centenaires, faire du vélo sur des montures inadaptées, d’autres encore pour profiter de la nature. Non, je ne vais pas dire « pour se connecter à la nature ». C’est un terme qui me répugne.

Ou l’art de pêcher en hiver

Mais tous sont là surtout pour les aurores boréales, évidemment. Tous les soirs, si les nuages le permettent, ce spectacle nous est offert. Tous les soirs, un spectacle différent. Et parfois même, selon l’intensité, les nuages font aussi partie du spectacle. Nous en voyons des incroyables. Peut-être pas autant que j’aurais aimé, puisqu’il faut être réveillé.e vers 3h ou 4h du matin. Ce qui est compliqué quand l’horaire idéal est celui de 6h du matin. Mais nous créons une conversation commune où nous prévenons d’une aurore qui vaut VRAIMENT le coup. Et parfois, le ciel entier est teinté de vert, aux filaments excités ! Vers la fin de l’hiver, le violet et rose ajoutent leurs éclats. Ce sont des moments que l’on peut franchement rapprocher de la magie.

Nous organisons des grands feux, mais en vérité, peu de clients survivent les nombreuses heures passées la nuit, dans le froid polaire.  

Sauf quelques-uns. Notamment, un. C’est à nous qu’ incombe la lourde tâche de nous occuper d’un Coréen, client vétéran ayant 14 ans à son actif. On nous prévient qu’il requiert une attention continue et particulière. Ils ne nous ont pas menti. Pendant deux semaines, nous sommes sommés de nous plier à tous ses désirs. Et il aime les choses faites d’une certaine façon. Mais au final on finit par le dompter lui aussi. Il ne voulait manger qu’avec nous, quand il mangeait car il est en fait plutôt vampire. Nous ne le voyons jamais le jour, il reste à errer sur le lac et dans les alentours la nuit entière. Ah oui, ce qui me rappelle cet autre client. Au troisième jour enfin on se demande s’il n’est pas mort dans son chalet tellement on en oublie l’existence tant il est discret et ne vit également que pour la féerie de la nuit. 

Nous nous attachons à certains clients, d’autres sont plus démunis face à une équipe visiblement montée étrangement. En bonus, nous leur proposons même un yoga, lui aussi fait vraiment à la va-vite : on écarte les tables de la salle à manger, on fait un cercle avec les tapis, et hop, on me suit. Sachant que je ne suis pas prof. Mais c’est drôle, on entend les commentaires de la cuisine, qui oublie souvent que les clients sont juste à côté. 

Je me souviendrai pour toujours de ce moment hilarant où Dante et T2 sont de corvée de cuisine le jour de congé de Jeff. Ah oui, une autre corde à notre arc au passage, nous sommes tous cuisiniers. Tout d’un coup, en plein “inspirez profondément, salutations au soleil dans un calme imperturbable”, on entend “WHAT THE FUCK? What the fuck is this shit?!”… J’ose lancer la blague “j’espère qu’il ne parle pas du repas”. Je crois que les clients me prennent au sérieux, ils se regardent interloqués. On apprend en fin de soirée que T2 ne trouvait pas forcément Regina Spektor à son goût. Plus tard, les clients me demandent à quoi c’était lié, puisque le repas est en fait délectable. Heureusement, ils sont parmi nos clients les plus adorables.

A plusieurs reprises, nous avons des (més)aventures avec les motoneiges, et je dois avouer que Lucie et moi sommes assez versées dans la maladresse. Nous avons donc plusieurs scènes plus ou moins épiques de vols planés, mais qui se sont toutes bien finies heureusement. Même quand je coince non pas une, mais deux motos en pleine forêt, le même jour. Et j’y perds mon téléphone au passage. Cette histoire finit bien, car outre obtenir de l’aide de Lucie et Peter, je retrouve mon cellulaire le lendemain dans ce qui apparaît comme une scène de guerre après tant de tentatives pour sortir la moto d’entre les deux arbres parfaitement calée : si j’avais voulu le faire exprès, je n’y serais pas arrivée ! Il a survécu à une nuit sous une couche de glace et à -40°c. Le froid, ça conserve.

Ah oui, semblerait-il que je n’ai pas encore évoqué un « détail » tout de même majeur qui rend le lieu…et bien aux portes de l’Arctique. Beh oui, le froid. S’habiller pour sortir prend largement au moins cinq minutes, quand on a l’habitude, et deux fois plus pour se déshabiller en rentrant. Mais avec les bons vêtements, ce n’est en fait pas si terrible. Bannissez les gants et accueillez les moufles. Ah, on dirait qu’on voit un petit carré de peau là… Bah au revoir, cela va devenir noir.

Tout n’est pas que « FUN ». Les conditions ne sont pas toujours idéales et nous sommes quand même traités comme…des employés. Nous n’avons pas de salle pour manger ce qui fait que nous devons manger comme des pouilleux au sol dans l’arrière-cuisine ; si ce n’est pas pour T2 qui nous concède le droit de manger dans la même salle que les clients. Ce qu’ils préfèrent en fait eux-aussi ! Sinon, ils nous entendaient rire comme des baleines de l’autre côté du mur alors qu’eux mangeaient dans un silence souvent embarrassant. Quand on ne critiquait pas certains clients… Puis il y a les situations qui dépassent notre savoir à tous ou encore et surtout, les situations créées par la mauvaise organisation de la nouvelle entreprise.

Un biome unique

Canachites canadensis – Tétras du Canada

Je ne rate cela dit pas mes rendez-vous dans la forêt pour mes promenades qui me sont nécessaires. En plus, Flor’ et Yak sont friands de balades, ce serait un sacrilège de ne pas leur faire ce plaisir. J’y découvre le peu d’espèces d’oiseaux présentes dans ces terres en ces temps désolés : ptarmigan (star de l’hiver), gélinotte huppée (Bonasa umbellus), mésange boréale (Poecile hudsonicus), corbeaux noirs, mes amours les mésangeais et pics. Je rencontre aussi les lièvres de neige. Je vois parfois des traces de lynx, ou de carcajous.

Avec Lucie comme encouragement, toutes deux en apprenons beaucoup sur notre environnement. L’une des activités proposées est la création d’un baume à base de sève d’épicéa. Nous apprenons à reconnaître les arbres, fleurs et plantes ainsi que leurs possibles vertus. Nous sommes devenues de grandes fans de thé du Labrador (je sais, ça sonne ragoûtant). L’une et l’autre nous donnons des infos sur la faune alentour. En fait cela fait partie du travail, d’être capable d’identifier les traces dans la neige, que ce soient les pattes, les déjections ou autre. C’est un réel plaisir de partager cette passion, entre nous puis avec les autres.

Fabrication de baume à base de sève d’épicea

Le terrain est loin d’être les montagnes accidentées de la Colombie-Britannique mais plutôt des îles rocheuses. Mais je reviendrai plus en détails sur les espèces de la flore et autres dans le prochain article.

Interlude pastoral

Alors que la saison touche à sa fin avec les félicitations du jury (je crois), nous passons par Yellowknife.

La dream team
Sculpture lors du Festival de Snowking’s de Yellowknife

Puis il est temps pour nous de retrouver notre bébé, notre douce liberté à roues. Van (nous n’avons jamais trouvé de nom adéquat) est garé chez Oji, à Prince George. Sauf qu’il ne peut pas rester là-bas plus longtemps. Ainsi pour la énième fois, nous voilà dans la ville de PG en Colombie-Britannique. Nous y continuons le temps de quelques jours sa construction.

Nous sommes embauchés pour la saison du printemps. Lucie me convainc d’y rester pour en apprécier sa nature d’une saison complètement différente. Jamais je ne remercierai assez Lucie de ce conseil.

C’est aussi l’occasion idéale de faire un autre long road-trip. Pour retourner dans les territoires du Nord-Ouest, nous traversons quelques 1 700 km. Nous explorons pour la première fois de ce fait le nord de la province d’Alberta, malheureusement. Je plaisante, Albertains, ne me tuez pas. Mais il est tellement plus difficile de parcourir cette province comparée à sa voisine. Ne serait-ce que dans le fait que les fameux « rec sites » que j’ai évoqué dans l’article précédent, à savoir des campings gratuits, sont payants ici ! De plus, même si nous choisissons la route par les montagnes, donc par l’ouest du territoire, au retour, nous prenons la route plus directe pour rejoindre Calgary et… Ah c’est champêtre ! Si d’aucun aime les champs de monoculture sans fin, ils seront ravis. Pour ceux qui comme moi ne les voient que comme des abominations écologiques doublées d’une horreur visuelle de par leur pauvreté de nature, et bien vous allez souffrir. Le tout entrecoupé de puits de forage.

Mais enfin avant cela, soyons honnêtes tout de même. Alberta est hôte du parc national de Banff et Jasper… Et je ne vais pas mentir, ce sont parmi les paysages les plus beaux qui me sont donnés de voir.

Puis, c’est toujours un pur bonheur de goûter à la libre exploration en van ; et nous arrivons tout de même à trouver des solutions. La Colombie-Britannique, elle, reste fidèle à elle-même et nous offre des panoramas qui ne cessent jamais d’émerveiller.

Les photos non-utilisées mais que je veux partager

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