Pourquoi le Voyage ? Ou du moins, pourquoi, moi, je voyage ?
There is an important sense in which practices of knowing cannot fully be claimed as human practices, not simply because we use nonhuman elements in our practices but because knowing is a matter of part of the world making itself intelligible to another part. Practices of knowing and being are not isolable; they are mutually implicated. We don’t obtain knowledge by standing outside the world; we know because we are of the world.
Meeting the Universe Halfway, Barad 185
Ma traduction : Il y a un sens important dans lesquelles les pratiques du savoir ne peuvent pas être revendiquées seulement comme des pratiques humaines, pas simplement parce que nous utilisons dans nos pratiques des éléments non-humains mais parce que savoir est le fait d’une partie du monde qui se rend intelligible à une autre partie. Les pratiques du savoir et d’être ne sont pas divisibles ; elles sont intimement liées. Nous n’obtenons pas des connaissances en se tenant hors du monde : nous savons parce que nous sommes du monde.

Je m’excuse du préambule en anglais qui semble peut-être lointain, mais au fond je pense qu’il exprime une idée essentielle liée à la question sur laquelle je reviendrai plus tard au fil de cet article.
Pour un blog de voyage –plutôt de récits de voyage-, il me paraît en fait assez naturel de se poser la question. Malgré tout, j’ai le sentiment que c’est une chose que l’on se demande peu tant c’est quasiment un devoir de partir en vacances lors de congés.
L’origine du questionnement
C’est drôle car hier, durant les 8 heures de bus (censées n’en être que 5…) qui rejoignait Neiva à Bogota en Colombie, je me suis posée cette question :
« Mais au fond, pourquoi moi je voyage ? »

J’ai eu quelques pensées, dont je ne savais même pas si elles étaient réellement miennes ou si je les avais entendues ou lues quelque part comme :
- Pour la curiosité ?
- Pour mieux comprendre ?
- Pour la peur de l’ennui ?
- Pour la découverte d’un environnement et la rencontre d’autres êtres (humains ou non) ?
- Pour fuir, comme le pense ma mère ?
- Ou pour justement me retrouver ?
- Un sentiment de liberté ?
Je pense que l’on peut dire que nous sommes à la recherche d’émotions, d’impressions. D’imprévisible. Sortir de soi, mais n’est-ce pas aussi rentrer à nouveau en soi.
J’ai demandé à deux de mes connaissances qui voyagent eux-mêmes depuis un certain temps pourquoi eux voyagent-ils :
- « Explorer de nouveaux endroits, de nouveaux goûts, de nouvelles vues, de nouveaux sons, un nouveau climat. Explorer l’inconnu. Il paraît aussi plus simple de rencontrer des gens en voyage. Toutefois, il me fait également part de son doute… ‘this is pointless’ me dit-il, soit « c’est dénué de sens ». Pourquoi aller voir la n-ième église au milieu du village ? Pourquoi continuer à se languir d’explorer le marché local ? Un besoin de donner à ses voyages une signification se fait ressentir, comme s’impliquer dans des projets locaux (comme via les volontariats dont j’ai déjà parlé longuement). »
Me dit Toby, un Anglais.
- « Vivre une aventure, se sentir petit et se sentir grand; ressentir qu’on est rien et ressentir qu’on est tout, connaître des gens et des cultures… »
Me dit Simón, un Argentin.
Si je peux me donner le droit de m’exprimer pour de nombreux Argentins, c’est aussi pour certains souvent l’espoir d’un avenir plus radieux que dans un pays dont la situation économique et politique est en grave crise.

Le questionnement de l’origine de la part d’une non-spécialiste, donc à prendre avec des pincettes en bambou
Il faudrait d’abord définir le voyage. Larousse décrit « Action de se rendre dans un lieu relativement lointain ou étranger ; séjour ou périple ainsi fait ».
Et ça a commencé quand tout cette histoire de « voyage » ? Les historien.nes que j’ai pu lire ou écouter évoquent notamment le XIXème siècle.
J’imagine que l’on évoque le voyage dit d’agrément, tel qu’on l’imagine aujourd’hui. Mais au fond, au siècle des Lumières. Époque à laquelle je vouais un réel culte « grâce » à notre cursus scolaire mais qui depuis me dévoile bien ses déboires, déjà se créé un imaginaire de l’Ailleurs, de l’autre, comme le montre l’Orientalisme ou les politiques impérialistes. Et oui, on va apporter nos « avancées technologiques » aux barbares…
Mais moi je crois bien que l’espèce humaine, entre autre, est intrinsèquement voyageuse. N’avons-nous pas été des nomades depuis toujours ? On pourrait aussi remonter bien plus loin, et décrire le voyage d’une façon plus profonde encore, comme une graine qui vole, un sperme qui voyage en utérus.
Quid du voyage spirituel ou via des drogues aussi ? Je crois que je m’égare mais me semble-t-il que ce sont les mêmes émotions qui sont recherchées.

Les déboires du voyage
« Collectionnite touristique »
Et puis, un peu plus tard en Colombie, j’ai eu de nouveau accès à internet. Je suis allée voir mes e-mails dont un venait de Reporterre. Pas idéal pour ma fragile guérison de mon éco-anxiété, dont je parlerai bientôt (l’article est en cours depuis longtemps). Aussi, je diffère sur de nombreux points avec cette revue. Bref, je divague.
Ce qui est drôle donc, c’est que dans cette sélection d’articles se trouvait justement « Comment le tourisme ‘dévore le monde‘ ».
Pour en faire un court résumé, en gros, le tourisme, c’est de la m**de (clairement c’est le message) sur notamment deux volets :, écologique et social. On peut par exemple lire :
«[…] Les photos de vacances dans des lieux insolites, hors des sentiers battus, dorénavant si présentes sur les réseaux sociaux comme Instagram, montrent ainsi que «le succès d’une destination tient autant à l’envie de se distinguer qu’à celle de faire la même chose que les autres».
Aude Vidal donne un terme à ce conformisme social : «la collectionnite touristique». À la manière de cartes à gratter accrochées au mur des salons bourgeois, les touristes occidentaux — dont elle-même fit longtemps partie — aiment cocher les parties du monde qu’ils ont «faites», c’est-à-dire qu’ils ont foulé du pied tout au plus quelques jours.»
Évidemment qu’il y a des dérives du tourisme. Je ne vais pas les détailler ici car il me faudrait un bouquin à ce rythme, mais là comme ça, je pense au tourisme qui exploite les peuples, animaux, environnements et j’en passe.


Il y a aussi une illusion qu’il y a le voyageur et le touriste comme le montre Sylvain Venayre, mais qu’au fond, nous sommes tous héritiers d’une même idée ; nous pensons que le voyage s’est démocratisé mais il n’est pas non plus son égal. Si j’ai bien compris mes lectures et écoutes, le voyageur serait le bourgeois et le touriste, le prolo. Au fond, les deux profils sont les mêmes et font les mêmes choses.
Je peux me cacher derrière des excuses : « oui, mais moi, je ne participe presque pas au tourisme de masse, favorisant des lieux de contemplation connus par des locaux et le plus souvent possible grâce au volontariat. ». Je suis donc la typique voyageuse, la bourgeoise qui se sent à part mais qui au fond ne fait rien de différent. D’ailleurs, n’est-ce pas la quintessence même de ce blog ? Exalter mes divagations.
Je ne vais pas mentir et prétendre que je n’ai pas directement été témoin du tourisme qui tue les populations locales. En effet, j’ai eu plusieurs discussions de ce type avec la plupart des personnes que je rencontre dans des lieux qui sont véritablement étouffés par les touristes qui mènent à des dérives néo-colonialistes. Comme à Tamarindo, au Costa Rica, où les populations locales sont obligées d’avoir à se loger en dehors du centre-ville car les Etats-Uniens et Canadiens principalement se le sont approprié ; les prix ont donc explosé, se sont adaptés à l’économie Nord-Américaine et le logement ne leur est pas accessible.
Mais!
Comme le dit l’anthropologue, c’est surtout pour fuir ce modèle capitaliste du travail. Ce n’est pas faux. C’est probablement ce pourquoi je suis partie en premier lieu. Ne trouvant pas de cadre, et surtout rejetant un cadre, j’ai préféré assouvir ma soif de, appelons-la pour le moment, curiosité. De penser le monde différemment. Maintenant, dire que cela a été une réussite est impossible. Comment savoir si j’aurais pensé autrement, ou si je ne serais pas plus active pour réellement changer le monde, plutôt que me changer moi-même ?
Cela dit, à plusieurs semaines après l’écriture et les pensées de cet article, j’ai finalement adopté une vision nuancée et qui offre aussi un contre-argument à ces propos.
Collectionnite ? Vraiment ? Alors quand par passion j’utilise Merlin pour essayer d’identifier et de connaître le plus d’oiseaux possibles, cela ne me force-t-il pas à m’arrêter, observer, appréhender, apprécier et donc mieux protéger mes voisins ? Oui, j’utilise par humour le terme de « pokémon » mais je suis persuadée que cela mène à du positif. Ne peut-on donc pas appliquer la même logique ?

Qu’expérimenter des cultures différentes, de voir des réalités complètement opposées à celles que je croyais moi-même immuables, cela ne nous rend-il pas plus empathique et finalement à même d’agir ? N’est-ce pas en connaissant que l’on est éclairé ? C’est là que mon préambule trouve son écho selon moi.
Je trouve cela très dommage de limiter le voyage à un simple fait de bourgeois. Voyager, c’est aussi être du monde. Au-delà d’être humain, simplement être, partager, se muer.

Ulysse ne reconnaît plus le retour
Je crois qu’en ce qui me concerne, c’est surtout pour retrouver une liberté, loin d’un système qui m’impose une façon de vivre, une façon sédentaire de se consacrer à une carrière, de s’endetter pour mieux dépenser ; mode de vie auquel je ne peux pas me satisfaire de souscrire ou de prétendre de jouer. Alors oui, on pourrait l’appeler fuite, le temps de trouver une solution de pouvoir naviguer ce monde aliénant.
Mais pour moi, c’est faire partie d’un tout. Être mes environnements. Découvrir mes voisins. Vivres des expériences qui jamais ne m’auraient été possibles dans mes terres natales. Je crois que nous sommes aussi et surtout des êtres d’expérience. Du moins, je le suis.
Mais peut-être, à trop naviguer, à penser que maintenant on sait, on se perd. Nous ne pouvons pas dissocier le temps et l’espace, et alors que l’on s’est spatialement transporté, notre propre pays nous devient étranger. Ulysse de l’Odyssée le sait bien. Mais enfin cela n’est plus le voyage. J’espère simplement que mon chien va, lui aussi, me reconnaître.


